Alissone
Perdrix


Pratiques coopératives : Graver, Imprimer, Diffuser
01.2023
Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, Licence 2 département arts plastiques

Pratiques coopératives /
Depuis 2020, ce cours intensif autour des pratiques de l’estampes au sens large, m’a permis d’apprendre et d’approfondir un certains nombres de techniques avec les étudiant·e·s, partis prenantes de la construction des savoir-faire et des compétences inhérents à chacune d’entre elles. Taille d’épargne sur lino, sur bois, sur médium ; taille douce sur tetrapack, sur plexiglass ; monotype ; impression typographique sur la presse Freinet...
Je suis souvent arrivée en début d’intensif, ignorante des ressorts et secrets de ces pratiques, et c’est en confiance avec les étudiant·e·s, que chaque année nous apprenons, peaufinons, découvrons de nouvelles manières de les travailler. Nous éprouvons chaque fois à quel point ces expériences et ces expérimentations nous travaillent à leur tour.
Dans ce contexte, les outils de la pédagogie institutionnelle sont précieux, car les situations nouvelles et variées que le groupe rencontre requièrent de chacun·e engagement personnel, initiative et mise en partage des savoirs.
Chacune de ces expériences pédagogiques a été une joie immense.

Une édition comme trace /
Cette édition mêle poésie et lino-perdue.
Pour les textes, chaque étudiant·e a écrit un haïku en trois lignes. Ces lignes ont ensuite été disséminées sur le mur puis assemblées au grès des envies pour former de courts poèmes collectifs. À partir de chaque poème récolté, les étudiant·e·s ont réalisé une linogravure à plaque perdue. Ils et elles ont imprimé leur gravure en plusieurs couleurs en gardant la même plaque, creusée un peu plus après chaque impression successive. Ils et elles ont ensuite imprimé leurs poèmes sur la presse Freinet par groupe de trois.

La mise en corps /
En arrivant le matin, nous faisons une mise en corps. Ce temps de réveil corporel est animé chaque jour par une personne différente, qui n’est pas forcément sportive ou spécialiste de la chose. En silence ou en musique, chaque mise en corps est différente et dure entre 3 et 10 minutes. Au départ les étudiant·e·s sont un peu intrigué·e·s parfois même gêné·e·s, mais finalement cet échauffement devient un rituel incontournable qui permet une transition douce depuis le stress des transports en commun, vers l’espace de l’atelier. C’est aussi un moment important pour se rappeler que nous allons solliciter notre corps dans son ensemble : déplacer des tables, manier la gouge, creuser la matière, actionner la presse...

Le conseil d'intensif /
Chaque matin les étudiant·e·s font vivre l’outil du conseil. À partir d’une trame élaborée collectivement, ils et elles animent par deux (un·e président·e, un·e secrétaire) les différents points de l’ordre du jour. Quoi de neuf ? Bilan de la journée passée (les +, les -), les désirs et les envies, le programme du jour voire de la semaine, les infos importantes, les remerciements. À travers cet outil, les étudiant·e·s font l’expérience de l’autonomie et d’un partage des responsabilités. Dès la première séance, ils et elles animent le conseil, sans préalable ou directive spécifique. L’appropriation est directe et franche, les étudiant·e·s se mettent en scène devant le tableau de manière très naturel. Les autres, assis·e·s en cercle, participent volontiers. Même celles et ceux qui paraissent davantage en retrait ont quelque chose à dire.
Le quoi de neuf permet de se retrouver, de donner des indications sur des ressentis, des émotions, des situations extérieures ou non à l’intensif.
Le bilan de la veille est un temps de prise de conscience collective des éléments positifs et négatifs vécus par les un·e·s et les autres. Il peut susciter ou réveiller des envies et alimenter le pro- gramme du jour. Par exemple la disposition des tables est identifié comme étant problématique car elle empêche de circuler et donc de se rencontrer.
Les désirs et les envies permettent à chacun·e de formuler vers quoi ils et elles ont envie d’aller et vont orienter la construction du programme du jour. Une étudiante souhaiterait qu’on installe les tables en îlots plutôt qu’en banquet.
Le programme du jour se construit donc en lien avec le bilan et les désirs. Par exemple, la première étape du programme est de reconfigurer les tables en îlots pour une meilleure occupation de l’espace et un meilleur partage des travaux en cours.
Les informations importantes permettent de consigner les points de vigilance, les absences, les besoins en matériel ou matières premières et ainsi d’autonomiser chacun·e d’entre nous.

L'atelier /
Le premier matin, après l’échauffement, les étudiant·e·s sont sollicité·e·s pour transformer l’espace de la salle en atelier de gravure. Il est nécessaire d’aller chercher le matériel dans une réserve située deux étages plus bas. Il nous faut bien trois heures pour arriver à notre but. Pendant que certain·e·s démontent et rangent les tables, d’autres font des aller-retours avec la presse, des chariots remplis de papiers, d’encres, d’outils, une clé de séchage. Tout est monté sur roulette et rentre dans l’ascenseur, condition minimale pour que l’opération soit viable.
Cela fait quatre ans que nous militons pour obtenir une salle afin d’y installer un pôle édition pérenne, mais cette demande, malgré de très nombreuses relances n’aboutit jamais. Ce que nous identifions comme un problème : ne pas avoir de salle dédiée au pôle édition, se révèle, du point de vue des étudiant·e·s, comme une qualité. Ils et elles sont acteur·ice·s de l’installation concrète de leur outil de travail. Ils et elles ont une prise sur l’espace, le voient se transformer et évoluer au fil de la semaine. C’est une entrée en matière physique qui les place en responsabilité et favorise la dynamique de groupe. Il est nécessaire de se parler pour s’organiser, de coopérer et de se coordonner.
D’une salle d’atelier classique avec des plateaux de bois et des tréteaux, nous passons à un atelier de taille d’épargne avec ses différents pôles (papier, découpe, gravure, encrage, impression, séchage), puis à un atelier de taille douce ou il est nécessaire d’avoir un espace avec de l’eau pour humidifier le papier.
Dans cet atelier en perpétuel transformation vient s’immiscer une table dédiée à la presse Freinet.
Avant de l’utiliser, il faut comprendre son principe en lisant le manuel datant de juin 1949, puis trier et classer tous les caractères qui sont mélangés. Les étudiant·e·s se transmettent de groupe en groupe les savoir-faire nécessaires à son fonctionnement.
Le dernier jour, l’atelier se transforme une ultime fois pour laisser place à une exposition intégrant un espace d’impression pour initier le public à la linogravure.
Un groupe prend en charge l’accrochage.
D’autre étudiant·es se relayent pour accompagner l’initiation, ou faire de la médiation.